Littérature

Chanson douce pour un vrai cauchemar…

Alors que Chanson douce vient d’être traduit aux États-Unis sous le titre – assez réducteur – de Perfect Nanny, j’ai enfin pris le temps de découvrir le prix Goncourt 2016 qui avait fait l’unanimité. Je n’ai pas été déçue, Chanson douce est un roman saisissant qui plonge son lecteur au cœur du malaise.

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Inspiré d’un fait divers new-yorkais, Chanson douce raconte l’histoire d’une nounou, à priori parfaite, qui finit par assassiner les enfants dont elle a la garde. Ou plutôt non, qui commence par assassiner les enfants dont elle s’occupe. Le roman s’ouvre effectivement sur ces mots coup de poing : « Le bébé est mort ». Avec un indiscutable art de la narration, Leïla Slimani remonte peu à peu le cours de de ce quotidien réglé comme du papier à musique que viennent pourtant perturber quelques fausses notes.

Leïla Slimani a été journaliste et cela se sent dans sa plume précise et clinique. Comme si elle écrivait un reportage, l’autrice dissèque la réalité et gratte sous le vernis de cette dernière. Les chapitres sont assez courts, ce qui les rend d’autant plus percutants. La temporalité n’est pas clairement définie, on peut tout au plus imaginer que l’histoire se déroule sur une année scolaire. Connaître la fin de l’histoire s’avère un choix très pertinent puisqu’on attend avec impatience les dernières pages du roman, pour comprendre l’incompréhensible. Nulle fioriture, aucun jugement moral, Leïla Slimani décrit et laisse le lecteur se faire son opinion.

Et pourtant, avec un tel sujet, il aurait facile d’accabler la meurtrière, de décrire ses errements avec complaisance. Ce n’est pas le cas ici. On se surprend même parfois à avoir une certaine empathie pour cette nounou désorientée et submergée par ses fragilités psychologiques. Le roman n’est pas manichéen. Chacun s’avère tour à tour bourreau et victime. Les parents sont des bobos parisiens assez égoïstes mais victimes d’une société d’apparences et de leurs propres fantasmes d’une vie bourgeoise. Les enfants, les premières victimes au sens strict, ne sont pas des anges. Ils dévorent, parfois littéralement, leur nounou autant qu’elle les vampirise. Car finalement, Louise, cette nounou parfaite dont nulle ne se préoccupe de sa vie, est un vampire. Elle s’immisce dans la vie de la famille jusqu’à se rendre indispensable. Et cette proximité qu’elle entretient avec ses employeurs provoque un certain malaise

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Car au-delà d’un simple thriller psychologique, Chanson douce est un roman social qui analyse avec subtilité certains ressorts de notre société contemporaine. La place de la femme constitue l’un des leitmotivs de l’œuvre. Si le couple cherche une nounou, c’est parce que Myriam, la mère qui veut échapper à une « vie carcérale », veut reprendre son travail d’avocate. Le roman montre ses contradictions, ses mensonges à elle-même en même temps que son malaise à laisser ses enfants être élevés par une étrangère. Quant à Louise, elle est une mère dépossédée de son enfant qui finit par s’approprier avec violence ceux des autres. Les chapitres remontent comme une mécanique rouillée l’histoire de cette femme qui oublie jusqu’à son propre corps, ses pulsions et ses fantasmes, sans verser dans l’écueil de la psychanalyse.

La morale du roman, si tant est qu’on puisse de parler de morale est peut-être celle-ci : la lutte des classes est d’autant plus âpre qu’elle se révèle douce. Myriam et Paul ont réussi. Ils vivent dans les beaux quartiers, fréquentent des couples très tolérants du moment que la mixité sociale ne les concerne pas. Ces derniers font tous appel à des nounous, étrangères et noires pour la plupart. Nounous qui reconstituent une société parallèle à celle de leurs employeurs, l’après-midi dans les squares de la capitale. Louise, sera la misère qui rentre pour la première fois dans la vie de ce couple mal à l’aise avec la position d’employeur. Pourtant, le meurtre des enfants ne s’explique pas seulement par la situation financière désespérée de Louise et c’est là où le roman est fascinant. Le meurtre ne s’explique pas car il relève de l’obscurité inhérente à la nature humaine.

En résumé, Chanson douce est un roman très réussi, qui appuie là où ça fait mal et qui ne rechigne pas à montrer l’abject sans pour autant verser dans le moralisme.
Crédits images : http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Blanche/Chanson-douce

 

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Actualité culturelle·Coup de coeur·Musique

L’Orchestre national de France et Renaud Capuçon à Lyon !

Dimanche dernier avait lieu un concert absolument merveilleux (et je pèse mes mots) à l’Auditorium de Lyon. L’affiche était séduisante : l’ancien chef de l’Orchestre national de Lyon, Emmanuel Krivine, revenait avec l’Orchestre national de France dont il a récemment pris la direction, en compagnie du célèbre violoniste Renaud Capuçon. Promesse tenue : c’était effectivement un concert de haut vol !

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J’ai eu la chance d’être très bien placée (quatrième rang), ce qui permet toujours de vivre le concert plus intensément. Des premiers rangs, on voit la sueur perler sur le front des solistes, on perçoit les regards complices adressés par le chef à son orchestre, on observe de près tous ces petits rituels qui font des concerts de musique classique des moments à part.

Comme souvent, je ne connaissais aucune des œuvres du programme. Ce concert a été l’occasion de découvrir trois belles pièces. Un conte pour enfant, une « fantaisie » écossaise et enfin une symphonie russe, trois pièces très différentes mais pourtant réunies par un thème commun : celui des airs populaires. Les œuvres avaient beau m’être inconnues, j’ai reconnu des bribes de chansons populaires à travers des harmonies familières.

Première pièce de ce programme alléchant : l’ouverture de Hänsel et Gretel, l’opéra pour enfant composé à la fin du XIXe siècle par le disciple de Wagner, Engelbert Humperdinck (on est d’accord, ce nom vaut cher au Scrabble). On aurait tort de mépriser les « contes musicaux ». S’ils sont certes une excellente porte d’entrée dans l’univers de la musique classique pour les plus jeunes, ils n’en recèlent pas moins de véritables richesses musicales. Cette ouverture, par exemple, est très brillante, sollicitant toute la virtuosité de l’orchestre. Le morceau est particulièrement narratif. On y entend l’enfance insouciante mais aussi les angoisses à venir et le dénouement heureux. Comme cette ouverture est courte, la voici dans son intégralité jouée par l’Orchestre philharmonique de Londres.

Au cœur du concert, il y avait donc la Fantaisie écossaise pour violon et orchestre de Max Bruch. Petit cours de rattrapage si vous ne connaissez pas Max Bruch (c’était mon cas avant dimanche dernier…) : il s’agit d’un compositeur allemand du XIXe siècle. S’il est assez peu connu, il constitue pourtant l’un des compositeurs les plus prolifiques de son époque avec pas moins de trois opéras, une vingtaine de concertos et une myriade d’autres compositions notamment en musique de chambre. Petit point vocabulaire : qu’est-ce qu’une fantaisie ? En musique classique, une fantaisie est une composition qui ne correspond pas à une forme stricte (telle que la sonate par exemple). La fantaisie, c’est l’occasion pour un compositeur inspiré de montrer toute l’étendue de son imagination. Le romantisme, en valorisant la subjectivité, s’avère le cadre idéal pour le développement de cette forme musicale. Cette Symphonie écossaises se compose de quatre mouvements et repose sur des mélodies populaires écossaises, parmi lesquelles l’un des hymnes patriotique du pays, Scots Wha Hae. C’était la première fois que je voyais jouer Renaud Capuçon et j’ai été bluffée par son énergie folle et l’intensité de son interprétation. Dire qu’il vit sa musique est un euphémisme. Voici le dernier mouvement de cette Fantaisie écossaise, le bien nommé « Allegro guerriero » interprété par l’Orchestre philharmonique d’Israël sous la direction de Zubin Mehta.

Enfin, dernière pièce d’un programme copieux, la Symphonie no5 de Tchaïkovski. Représentée pour la première fois en 1888, cette symphonie reçut un accueil très favorable de la part du public mais les critiques ne furent pas aussi enthousiastes et le compositeur lui-même la jugeait « ratée et manquant de sincérité » selon ses propres mots. Cette symphonie est pourtant débordante d’émotions. Elle aussi repose sur des airs folkloriques, russes cette fois. Je vous propose d’écouter la valse qui constitue le 3e mouvement, particulièrement belle.

Un concert dirigé par un Emmanuel Krivine particulièrement généreux avec le public et doté d’un sens de l’humour très sympathique (son « j’ai connu un parking de Francfort qui sonnait mieux que l’ancienne salle de concert de Lyon » restera un grand moment du concert !).

Crédits images : http://www.jacquesthelen.com/renaud-capucon/

 

Actualité culturelle·Musique·Spectacles, opéras, théâtre

Don Carlos au Festival Verdi !

Chaque année, à la même époque, l’Opéra de Lyon organise son désormais traditionnel festival de printemps. Cette année, retour aux classiques avec l’un des compositeurs les plus joués au monde, Verdi ! Mais compositeur connu voire archi-connu ne signifie pas œuvres rebattues. Fidèle à sa réputation, l’Opéra de Lyon a présenté trois œuvres peu représentées : Attila, Macbeth et Don Carlos dont il sera question aujourd’hui.

Diriger trois opéras en trois jours est un défi audacieux, brillamment relevé par Daniele Rustioni, le jeune chef milanais de l’Orchestre national de Lyon. Sa direction fougueuse et toute en nuances a su charmer le public lyonnais qui lui a réservé les applaudissements les plus chaleureux.

Je dois dire que j’appréhendais assez la longueur de l’œuvre puisque Don Carlos dure pas moins de cinq heures dans sa version intégrale. Mais les changements de décor très fréquents assurent des pauses fréquentes et bienvenues. Don Carlos relève du registre du Grand Opéra français que Verdi, compositeur pourtant italien, a fortement contribué à enrichir. Le Grand Opéra français, c’est un peu le summum de l’opéra au XIXe : cinq actes, un ballet, des sujets « nobles » et historiques… On est à l’opposé d’un petit drame bourgeois tel que La Traviata. A noter que Don Carlos est le plus souvent représenté dans sa version italienne, que Verdi a composée après la version française. Cette dernière est plus longue, plus politique aussi et comporte également un moment de ballet rarement donné car il rallonge encore la pièce. L’Opéra de Lyon en a donné une partie mais je dois dire n’avoir pas été spécialement convaincue par la chorégraphie assez incompréhensible dans le contexte de l’oeuvre et pas spécialement esthétique par ailleurs. 

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L’intrigue est ici tirée d’une pièce de Schiller, dramaturge allemand qui a adapté de manière très libre la réalité historique. De cette dernière, Schiller et Verdi ne retiennent que les personnages et la trame globale. Elisabeth de Valois, princesse française, épouse le vieux roi d’Espagne Philippe II par raison d’Etat afin de mettre fin à la guerre qui ronge les deux pays depuis tant d’années, alors qu’elle a un temps été fiancée au fils du roi, l’Infant Don Carlos. Dans la pièce, Don Carlos et Elisabeth s’aiment ardemment et leur séparation est un sacrifice qui aura raison d’eux. Dans la réalité, Don Carlos était, dit-on, cruel et repoussant. Mais peu importe la fidélité historique, Alexandre Dumas disait bien qu’il était « permis de violer l’Histoire à condition de lui faire de beaux enfants ». 

La mise en scène était confiée à un réalisateur bien connu du public lyonnais, Christophe Honoré qui avait déjà mis en scène des productions précédentes. Ce dernier a joué à fond la carte du théâtre en utilisant toutes les ressources à sa disposition. La mise en scène n’est pas avare de décors grandioses, comme cet immense bâtisse qui accueille l’autodafé, ou encore ces tableaux religieux qui écrasent les personnages par leur disproportion. Les lumières souvent très sombres rendent très bien le côté tragique de l’oeuvre. Car Verdi s’est montré très sensible aux revendications politiques multiples du XIXe siècle et l’oeuvre s’en fait l’écho avec le personnage de Rodrigue qui n’a de cesse de vouloir libérer le peuple flamand du joug de la monarchie espagnole. La tragédie intime des amours contrariées de l’Infant et Elisabeth va de pair avec le drame historique, les guerres franco-espagnoles, la répression de toute révolte politique. La mise en scène est relativement classique : l’histoire se passe bien pendant la Renaissance espagnole. Rien de très subversif si ce n’est peut-être la grande sensualité qui émane des personnages dont le metteur en scène veut montrer la proximité : la première rencontre entre Carlos et Elisabeth est ainsi très… chaleureuse ! L’amitié ardente qui unit l’Infant et le marquis de Posa est également rendue dans toutes ses ambiguïtés. Enfin, brûlant d’un désir non-partagé pour l’Infant, la princesse Eboli est, dans cette version, clouée dans un fauteuil, n’ayant d’autre moyen que sa voix pour exprimer toute sa fureur de vivre.

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Elle est d’ailleurs incarnée à la perfection par Eve-Maud Hubeaux dont le timbre chaud et la projection assurée ont constitué la révélation de cette production. Le public ne s’y est d’ailleurs pas trompé ! Autre très beau rôle, le marquis de Posa incarné par Stéphane Degout qui joint à une très belle voix un véritable sens dramatique. J’ai été moins convaincue par le duo principal. Sergey Romanowsky ne démérite pas du tout dans ce rôle très difficile mais je trouve qu’il se faisait un peu voler la vedette dans tous ses duos. Quant à Sally Matthews, c’est une très bonne tragédienne mais son vibrato très prononcé est un peu agaçant même s’il peut suggérer une certaine émotion. Cela dit, il était moins présent dans la deuxième partie (ou alors je m’y étais habituée!). Je n’avais jamais entendu Don Carlos donc tout était une découverte. Parmi les moments que j’ai préférés, il y a bien sûr « la chanson du Voile » qui m’a rappelé le choeur des Bohémiennes de La Traviata avec ses harmonies orientalistes, mais également le très beau duo dit « de la fraternité », ou encore « Dieu, tu semas dans nos âmes » lors duquel Carlos et Posa se déclarent leur amitié éternelle. Je vous propose de découvrir ce dernier ici, dans sa version française donnée au Théâtre du Châtelet en 1996 avec Roberto Alagna et Thomas Hampson, respectivement dans les rôles de l’Infant et de Rodrigue, marquis de Posa. La diction parfaite des deux chanteurs permet de comprendre tous les enjeux dramatiques de cet air. On entend la tragédie à venir dans la tonalité très sombre en même temps que le sacrifice futur de Rodrigue, prêt à tout pour défendre son ami en même temps que ses idéaux politiques. 

Pour finir, je vous propose de regarder ce court sujet du magazine culturel Entrée libre à propos de la production événement donnée à l’automne dernier par l‘Opéra de Paris, réunissant certaines des plus grandes voix du monde, Jonas Kaufmann mais aussi Sonya Yoncheva et Ludovic Tézier, qui revient sur la singularité à la fois musicale et dramatique de Don Carlos et fait entendre au passage de beaux airs de l’oeuvre.

Crédits photos : http://www.resmusica.com/2018/03/23/don-carlos-a-lyon-par-christophe-honore-de-peres-en-fils/ et https://www.olyrix.com/articles/production/1887/production-opera-don-carlos-verdi-opera-de-lyon-mars-2018-honore-rustioni-ho-van-chavanne-bruguiere-pertusi-romanovsky-stephane-degout-roberto-scandiuzzi-patrick-bolleire-sally-matthews-eve-maud-hubeaux
Crédits vidéos : https://www.youtube.com/watch?v=bvIBF9nLAYg et https://www.youtube.com/watch?v=3eIIuMJiRjg

Actualité culturelle·Spectacles, opéras, théâtre

Philippe Torreton au Théâtre des Célestins

La semaine dernière, le théâtre des Célestins présentait Bluebird, une pièce de Simon Stephens, dramaturge anglais contemporain, dans une mise en scène de Claire Devers, une réalisatrice plus habituée aux plateaux de cinéma qu’aux planches du théâtre. Mais ce qu’on attendait vraiment, c’était la présence de Philippe Torreton, comédien et acteur qu’on ne présente plus, dans le rôle principal, celui d’un taxi esseulé qui, le temps d’une nuit, partage quelques bribes de sa vie avec les clients de passage mais aussi les spectateurs. 

Bluebird89B6458©Julien Piffaut

Bluebird a beaucoup tourné dans les théâtres, notamment au théâtre du Rond-Point à Paris, toujours précédé d’une excellente critique. Pour autant, je suis sortie de la salle un peu partagée. J’ai beaucoup aimé la première partie de la pièce, très émouvante et servie par une mise en scène ingénieuse, mais la seconde partie m’a déçue à la fois dans sa narration et dans sa mise en scène. 

Ce qu’on retient de Bluebird, c’est un véritable pari de mise en scène. La Bluebird, c’est une voiture, présente physiquement sur scène. Cette Nissan, c’est le lieu de vie de Jimmy, un homme esseulé, épuisé par la vie et passif dans son rapport au monde. Difficile de mettre en scène ce qui se passe dans l’habitacle d’une voiture sans exclure les spectateurs, tant cet espace est intime. Mais j’ai trouvé que le pari était très réussi ! On sent que la metteuse en scène est aussi réalisatrice car elle utilise la scène de manière très cinématographique. Le dispositif est habile et adapté à chaque personne, chaque « charge », que rencontre Jimmy. Des écrans démultiplient la scène et nous donnent l’impression d’être nous-même dans la voiture. Le point de départ est aussi malin que troublant : dans une voiture, les paroles ne s’échangent jamais directement, les regards se captent uniquement à travers les rétroviseurs et les corps sont figés. L’usage des écrans est très varié : certains captent seulement des regards tandis que d’autres, plus grands, ouvrent une fenêtre sur la nuit londonienne nocturne et frénétique. Le jeu de lumières est très intéressant et donne à voir cette ville magnétique mais aussi un peu dangereuse.

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La deuxième partie de la pièce est beaucoup plus statique, réduite à un dialogue entre Jimmy et sa femme Clare, enfin retrouvée après des années de silence. Les deux personnages quittent la voiture et tentent de se retrouver sans toujours y parvenir . Mais après une première partie aussi vibrante que dynamique, la seconde déçoit un peu par son classicisme. En effet, la première partie questionne de manière très émouvante la distorsion des liens sociaux à travers tous ces clients de passage qui n’ont personne à qui parler en-dehors de leur chauffeur de taxi. Ils confient leurs doutes, leurs peurs et leur errance. Jimmy, avec la voix apaisante de Philippe Torreton, les calme et, le temps d’une course, fait un peu partie de leur vie. Les dialogues sont justes et les comédiens très bons, mention spéciale pour le jeune Baptiste Dezerces, à la fois drôle et profondément touchant dans les deux personnages qu’il interprète. En revanche, j’ai trouvé que le dialogue était beaucoup moins naturel dans la deuxième partie. Les répliques sont plutôt attendues. Petite anecdote à ce sujet : un spectateur assis derrière moi s’amusait à les deviner avant que les comédiens les prononcent et il tombait juste presque chaque fois ! L’histoire est plus convenue, un peu déjà vue, et m’a moins touchée que la véritable mosaïque humaine du début. 

Bref, un avis mitigé mais dans l’ensemble, j’ai trouvé le tout intéressant et cela valait le coup ne serait-ce que pour la belle performance de Philippe Torreton, qui incarne, avec retenue et pudeur, un homme brisé par la culpabilité qui trouve aussi dans l’errance une façon d’exister. 

Bluebird, Théâtre des Célestins (du 3 au 7 avril 2018). Texte de Simon Stephens, mise en scène de Claire Devers. Avec Philippe Torreton. 
Crédits images : service presse des Célestins
Actualité culturelle·Coup de coeur·Littérature·Spectacles, opéras, théâtre

Quand le théâtre émeut aux larmes…

Aujourd’hui, je reviens (un peu en retard certes) sur une semaine théâtrale forte en émotion avec deux pièces très réussies données respectivement au Théâtre des Célestins, dont j’ai déjà parlé ici et là, et au Théâtre national populaire (TNP pour les intimes) de Villeurbanne.  

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Du 27 au 31 mars, les Célestins programmaient Tristesses, la pièce entièrement conçue, écrite et mise en scène par la belge Anne-Cécile Vandalem qui avait fait chavirer le cœur des spectateurs du festival d’Avignon en 2016. Brillante et novatrice, cette pièce provoque tour à tour le rire et le malaise chez le spectateur. Pour tout dire, je n’étais guère d’humeur, ce soir-là, à aller au théâtre. Et pourtant. Cette pièce, qu’on peut aussi qualifier de « polar théâtral », a agi sur moi comme une catharsis puissante et brûlante. Le plateau est d’une beauté très surréaliste : tout un village a été reconstitué, avec ses maisons lugubres et son église inquiétante. L’angoisse est prégnante et pour cause : un texte projeté au début de la représentation nous informe que l’intrigue, inspirée d’un fait divers, se passe sur une petite île qui a vu sa population chuter suite à la faillite des abattoirs, véritable poumon économique du lieu. Résultat ? Ne vivent plus que 8 personnes. Mais lorsque commence l’histoire, ce chiffre est encore réduit. La doyenne du village s’est suicidée et son corps flotte comme une ombre au sommet du drapeau national. Sa fille, devenue entretemps leader d’un parti d’extrême-droite (tiens tiens…) revient pour les funérailles. Bientôt, ses machinations troubles éclatent aux yeux des autres habitants. L’histoire est sombre, politique et même désespérée.

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Mais la pièce est drôle. Elle provoque un rire noir, cynique, un rire dont on finit presque par avoir honte. Le texte, écrit par Anne-Cécile Vandalem qui joue également le rôle de Martha, cette femme rusée qui prend le pouvoir de manière doucereuse en suscitant la tristesse, est très fort. Il suscite alternativement rires et larmes. On finit la pièce à bout de souffle, épuisé par cette salve d’émotions incessantes, et pourtant, d’une certaine manière, apaisé par cette violence teintée d’humour. Le propos, éminemment politique, est servi par une mise en scène très ingénieuse. La vidéo est utilisée de manière très intelligente (contrairement à certaines pièces où elle n’est parfois qu’un gadget inutile…). Les scènes qui se déroulent à l’intérieur des habitations sont filmées et projetées en direct. Les transitions entre l’intérieur et l’extérieur sont rapides et fluides, manière de souligner une certaine porosité entre l’intériorité des personnages et les apparences publiques qu’ils se donnent. Il faut souligner le travail du caméraman, particulièrement discret, mais lui-même comédien, pour capter avec tant d’acuité un regard ou un geste. Les comédiens sont justes et émouvants. Enfin, la musique, jouée sur scène, ajoute à cette atmosphère d’étrangeté.

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Autre pièce, autre ambiance mais même émotion avec La Pitié Dangereuse qui m’a permis de découvrir le TNP (Théâtre National Populaire) de Villeurbanne, une véritable institution dans le monde du théâtre. La Pitié dangereuse, c’est la pièce-événement mise en scène par Simon McBurney avec la troupe de la Schaubühn de Berlin (qu’on peut considérer, en allant vite, comme l’équivalent allemand de la Comédie française). Cette pièce, programmée du 23 au 30 mars a fait salle comble tous les soirs, provoquant des standing ovations comme rarement j’en avais vécu au théâtre. Difficile de trouver les mots justes pour évoquer cette pièce qui figure sans aucun doute parmi les plus vibrantes que j’ai vues. En sortant de la salle, encore ému par un spectacle d’une intensité folle, on se dit que cela vaut le coup d’aller voir des dizaines et des dizaines de spectacles, de s’ennuyer poliment, d’être franchement déçu parfois. Oui, ça vaut le coup si c’est pour avoir la chance, ne serait-ce qu’une fois de temps en temps, d’assister à une pièce aussi fantastique que La Pitié dangereuse ! Je vais être dithyrambique car j’ai trouvé que ce spectacle frôlait la perfection.

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La pièce est donc une adaptation de l’œuvre de Zweig, La Pitié dangereuse, seul roman long qu’il ait écrit. Le roman lui-même est d’une puissance incroyable et d’une grande modernité. Il aborde des thèmes encore aujourd’hui tabous comme la maladie, le regard porté sur les personnes handicapées ou encore la question du libre-arbitre. Le roman raconte, à la première personne, l’histoire du lieutenant Hofmiller, un vieil officier autrichien qui se remémore avec nostalgie mais non sans un certain malaise, un épisode de sa jeunesse qui l’a hanté toute sa vie : sa rencontre avec la riche et mystérieuse Edith de Kekesfalva. Tout commence par un malentendu. Lors d’un bal, le jeune Hofmiller, voulant bien faire, invite pour une valse, la fille de son hôte, sans se rendre compte que celle-ci est paralysée. Voulant réparer sa faute, il se met à fréquenter assidûment la famille Kekesfalva qui le couvre d’attentions. Bientôt, il se retrouve pris au jeu de cette « pitié dangereuse » qui conduit la jeune Edith à se méprendre sur les intentions du visiteur…   Le roman en lui-même est particulièrement troublant tant la réflexion qu’il éveille surprend par son audace : peut-on aimer une personne « différente » ? Peut-on être aimé contre son gré ? Est-on vraiment libre ? La pitié n’est-elle rien d’autre qu’un mépris déguisé ?

La pièce pousse encore plus loin les thèmes abordés par le roman à travers une mise en scène pour le moins grandiose. Le texte, écrit à la première personne, est récité par tous les comédiens dans une frénésie de parole, le tout en allemand (avec des surtitres, rassurez-vous…). Une musique sombre accompagne le texte et alerte, doucement, sur la fin shakespearienne qui s’annonce. Le jeu de lumières est particulièrement remarquable, tantôt sombre, tantôt d’une clarté crue. Les comédiens, discrètement sonorisés, mettent une énergie folle à incarner leurs personnages, souvent plusieurs à la fois !

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L’adaptation du roman en elle-même est particulièrement réussie, à la fois fidèle et ingénieuse, notamment dans le traitement des histoires secondaires qui ont tendance à ralentir un peu le rythme de l’œuvre de Zweig. Simon McBurney a utilisé toutes les potentialités que lui offrait la salle Roger Planchon du TNP  et le résultat est fascinant, notamment dans l’utilisation des bruitages et des vidéoprojecteurs. Que dire sinon que j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps pendant la dernière demi-heure de la pièce ? Car l’issue tragique ne fait aucun doute tant les indices annonciateurs sont accablants. « Nul n’échappe aux turpitudes de sa conscience » déclare un des personnages… Comme pour Tristesses, on ressort de la salle lessivé mais soulagé d’avoir pleuré, d’avoir évacué des émotions nichées au fin fond de l’ inconscient, ce que ne parvient jamais à faire le personnage de La Pitié dangereuse

Bref, une semaine théâtrale passionnante mais aussi déchirante ! A noter que Tristesses est programmé du 3 au 27 mai au théâtre de l’Odéon à Paris.
Crédits photos : https://www.theatredescelestins.com/saison-2017-2018/spectacle/tristesses/ ; https://www.tnp-villeurbanne.com/manifestation/la-pitie-dangereuse/

 

Actualité culturelle·Musique

Il y a 100 ans… mourait Claude Debussy

Faune-sifflant-a-un-merle-par-Arnold-Bocklin-1864-©-Neue-Pinakothek-MunichLe 25 mars 1918, Claude Debussy mourait à Paris des suites d’un cancer, tandis que la ville était bombardée par les Allemands. Compositeur de génie qu’on a souvent qualifié d’inventeur de la musique « impressionniste » (bien que le terme soit contesté par les musicologues contemporains) , Debussy n’a jamais vraiment été compris par ses contemporains. Encore aujourd’hui, sa musique apparaît souvent déroutante. Moi la première, j’ai parfois eu du mal avec certaines oeuvres. J’ai eu l’occasion de redécouvrir le célébrissime Prélude à l’après-midi d’un faune grâce à un concert (gratuit!) donné, à l’Auditorium de Lyon par les talentueux élèves du Conservatoire national supérieur de musique de Lyon. Ce concert, dont le Prélude à l’après-midi d’un faune, ne constituait que la première partie, s’inscrivait dans le cadre des commémorations officielles du centenaire du compositeur. 

Cette oeuvre, assez courte, est inspirée d’un poème de Mallarmé évoquant les états d’âme d’un faune se délassant auprès de nymphes sur la pente de l’Etna. Debussy écrit lui-même : « la musique de ce prélude est une très libre illustration du beau poème de Mallarmé. Elle ne désire guère résumer ce poème, mais veut suggérer les différentes atmosphères, au milieu desquelles évoluent les désirs, et les rêves de l’Egipan, par cette brûlante après-midi. Fatigué de poursuivre nymphes craintives et naïades timides, il s’abandonne à un sommet voluptueux qu’anime le rêve d’un désir enfin réalisé : la possession complète de la nature entière ».

Un prélude, en musique, c’est une petite pièce qui introduit une oeuvre plus importante. Au XIXe siècle, Wagner remplace l’ouverture traditionnelle des opéras par des préludes. Cette forme musicale devient indépendante et souvent courte, ancrée dans la modernité. Avec ce Prélude à l’après-midi d’un faune, (on remarque au passage que le titre de l’oeuvre établit une liaison directe entre la forme musicale de l’oeuvre et le contenu de ce qu’elle raconte), Debussy se démarque en faisant appel à un orchestre restreint, plus intime, et à certains instruments « exotiques », tels la flûte traversière et la harpe, ce qui contribue à donner une couleur presque orientaliste à ce morceau. 

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Sans doute en allusion au dieu Pan, c’est une flûte qui joue le thème principal de l’oeuvre. Curieusement, ces quelques notes m’évoquent des spirales, se nouant et de dénouant à l’image des rêveries du faune. Peu à peu, le thème s’enrichit des autres instruments de l’orchestre. Le tout est à la fois onirique et champêtre. Le s’épanouit en un crescendo étourdissant avant d’affaiblir progressivement, jusqu’aux dernières notes. Ce qui m’a sans doute longtemps déroutée avec ce morceau, c’est qu’il y a très peu de repères, de marqueurs musicaux auxquels se raccrocher. Le rythme, langoureux, est lent, peu appuyé et les seules pulsations sont assurées par des cymbales antiques, ce qui est pour le moins audacieux dans un orchestre. Les harmonies sont nouvelles et ne ressemblent à rien de connu. En effet, Debussy s’affranchit des règles traditionnelles de la tonalité en musique, notamment après avoir découvert des musiques orientales et africaines lors de l’Exposition universelle de 1889. Personnellement, cet air me fait surtout à des peintures préraphaëlites, comme ce tableau de Waterhouse qui représente une scène mythologique entre un jeune homme et des nymphes. 

Mallarmé fut très content de l’adaptation de Debussy, comme en témoigne cette lettre : «Je sors du concert, très ému : la merveille ! Votre illustration de l’« Après-midi d’un faune», qui ne présenterait de dissonance avec mon texte, sinon qu’aller plus loin, vraiment, dans la nostalgie et dans la lumière, avec finesse, avec malaise, avec richesse. Je vous presse les mains admirablement, Debussy» (23 décembre 1894). Nostalgie et lumière, finesse et malaise, je trouve que Mallarmé a vraiment trouvé les mots adéquats pour décrire cette oeuvre qui a influencé nombre de compositeurs après Debussy. 

Prélude à l’après-midi d’un faune, de Claude Debussy, joué par l’Orchestre symphonique de Montréal. 
Crédits images : http://digital.philharmoniedeparis.fr/0764467-prelude-a-l-apres-midi-d-un-faune-de-claude-debussy.aspx ; http://magiedeshistoires.blogspot.fr/2014/12/femmes-de-preraphaelites.html
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Les Enfants du Paradis, rétrospective Prévert à l’Institut Lumière

L’Institut Lumière est l’endroit emblématique où tout a commencé pour le cinéma puisque les frères Lumière y ont créé le premier cinématographe, rue du Premier-Film, au centre du quartier lyonnais de Montplaisir. C’est à une rétrospective des films scénarisés par Prévert que nous conviait cette fois l’Institut. 

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On connaît bien sûr tous Jacques Prévert, tant ses poèmes ont rythmé le quotidien de nombreux écoliers. On connaît moins parfois son intense activité de scénariste. Il collabore avec les plus grands réalisateurs des années 1930 et 1940 et a signé certains films devenus classiques comme Le Quai des brumes, Les Visiteurs du soir ou encore Les Enfants du paradis, dont il sera question ici. Prévert a gardé de sa période surréaliste, aux côtés de Louis Aragon et  d’André Breton, une certaine fantaisie et une grande impertinence. Le poète est tour à tour lyrique et ironique, tranchant et tendre. Il aime détourner le langage courant en jouant sur les mots et les expressions toutes faites. Les Enfants du paradis est peut-être l’une des ses réussites les plus éclatantes tant les dialogues brillent par leur virtuosité, d’autant plus que le film, souvent considéré comme l’un des meilleurs de tous les temps, a connu un tournage très difficile à cause de l’Occupation. C’est en effet une des rares superproductions françaises entreprises pendant la guerre. L’histoire du tournage pourrait largement constituer le sujet d’un film à part entière : entre les coupures d’électricité, les arrestations de comédiens et les dégâts climatiques, on peut considérer que ce film est un petit miracle. 

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L’histoire est à la fois simple et complexe, toute en nuances et en entrelacements subtils. Nous sommes au XIXe siècle, sous le règne de Louis-Philippe, et Paris est une ville grouillante. Le petit peuple mais aussi les aristocrates se pressent sur le célèbre « boulevard du Crime ». L’intrigue fait revivre différents personnages du monde théâtral de l’époque : le célèbre mime Baptiste Deburau, amoureux fou de la belle Garance, incarnée par Arletty, femme libre et indépendante qui fascine tous ceux qui l’entourent, comme le comédien enjoué Frédérick Lemaître ou encore le charismatique Lacenaire, dandy criminel. Les « enfants du paradis », c’est le surnom affectueux que donne le film à ces spectateurs pauvres qui n’ont d’autre choix que de s’installer « au paradis », c’est-à-dire aux places les plus en hauteur (et les moins chères…) dans un théâtre. Cet intérêt pour le petit peuple parisien est très caractéristique de ce que l’on a appelé le réalisme poétique. Les personnages et les environnements sont plutôt urbains et populaires, donnant ce côté « réaliste » aux histoires racontées. Mais les héros sont aussi souvent maudits, ce sont des parias, oppressés par la fatalité, d’où le côté « poétique ». Enfin, le réalisme poétique, c’est aussi un travail très précis sur la lumière et les ambiances. Les rues sont brumeuses, accentuant ce flou entre rêve et réalité. La réalisation de Marcel Carné est particulièrement minutieuse : il alterne les plans larges de la foule parisienne avec des plans très rapprochés pour mieux capter la détresse intérieure des personnages. Ce film est assez paradoxal : c’est un objet de cinéma dont le sujet est pourtant le théâtre, à la fois inspiration et rival du cinéma. Aussi, Carné s’attelle à une fusion de ces arts : il emploie toutes les techniques cinématographiques, dont certaines étaient très novatrices à l’époque, mais respecte pourtant l’identité théâtrale de son sujet. De longues scènes sont filmées de manière statique, comme si nous étions nous-mêmes assis dans un fauteuil. La mise en abyme proposée par le film est très subtile : les personnages jouent sur la scène des Funambules les sentiments qu’ils n’osent manifester dans la vraie vie. D’autres scènes évoquent directement le vaudeville, ou son pendant, la tragédie, comme lors des confrontations finales entre les différents couples. Enfin, il faut souligner la sublime musique de Joseph Kosma, composée notamment pour accompagner les ballets de pantomime. 

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Mais ce qui est particulièrement marquant dans ce film, ce sont bien sûr ses dialogues. Certaines répliques sont entrées dans l’histoire alors même que l’on connaît souvent mal leur contexte d’énonciation. Par exemple, cette célèbre phrase prononcée par Arletty, « Paris est tout petit pour ceux qui s’aiment comme nous d’un si grand amour » semble d’un lyrisme très romantique à première vue alors qu’il s’agit, en réalité, d’une phrase très ironique, Garance se moquant de l’inconnu qui la courtise avec empressement. Les répliques écrites par Prévert sont particulièrement virtuoses et ces dernières sont servies par des personnages très forts. Les dialogues sont à la fois intelligents, tendres, lyriques et drôles. Prévert est un poète du contraste permanent : il joue sur des registres extrêmement variés comme le tragique avec Nathalie, la femme délaissée, l’humour cynique avec le jouissif Lacenaire ou encore un grand lyrisme avec Baptiste, le mime romantique. Finalement, c’est Garance, personnage le plus énigmatique, qui prononce les répliques les plus marquantes, tant elles alternent entre une grande poésie et un prosaïsme total, elle qui déclare à Baptiste « C’est tellement simple l’amour » tandis que celui-ci s’envole dans une déclaration enflammée et lui déclare que  « jamais [il] n’oublier[a] cette nuit et la lumière de [ses] yeux ». Garance suscite le fantasme et l’amour des personnages qui l’entourent mais elle demeure insaisissable.

enfants paradis 1Qui est-elle vraiment ? Une courtisane ? Une authentique comédienne ? Une sorte de déesse inaccessible (ce qu’elle joue dans l’une des pantomimes) ? Arletty est pour Garance une interprète fabuleuse, à la fois drôle et profonde comme lorsqu’elle déclare avec mélancolie : « Dans la boîte à musique, un petit ressort s’est cassé… L’air est toujours le même mais la musique a changé ». Même lorsqu’elle ne parle pas, Garance est bouleversante par ses regards et ses silences parfois plus éloquents que les paroles. Mais Prévert semble aussi avoir pris un plaisir malicieux à écrire des répliques très cyniques mais porteuses d’une certaine vérité sociale, comme lorsque Garance déclare avec aplomb au comte de Montray qui la courtise : « Vous êtes riche et vous voudriez être aimé comme un pauvre. Et les pauvres, on ne peut quand même pas tout leur prendre aux pauvres ! ». L’émotion qui étreint le spectateur n’est ainsi jamais figée et demeure après le rideau se soit baissé sur le dernier plan, là encore de manière très théâtrale…

Film français réalisé par Marcel Carné et sorti en 1945. Avec Arlette, Pierre Brasseur, Jean-Louis Barrault, Maria Casarès. Scénario de Jacques Prévert. 
Pour aller plus loin : un reportage sur la restauration du film, https://culturebox.francetvinfo.fr/cinema/sorties/restauration-du-film-les-enfants-du-paradis-l-eternelle-jeunesse-d-arletty-121979
Crédits images : https://www.lalsace.fr/pour-sortir/loisirs/Cinema/Projections/Alsace/Haut-rhin/Saint-louis/2017/10/03/Les-enfants-du-paradis-(1945)-de-marcel-carne ; http://www.institut-lumiere.org/manifestations/les-enfants-du-paradis.html ;  http://revue24images.com/critics-article-detail/955 ;