Littérature·Cinéma, séries·Actualité culturelle

La Douleur, des mots de Duras aux images de Finkiel

N’en déplaise aux puristes, parfois, l’adaptation est meilleure que l’oeuvre dont elle s’inspire, notamment quand elle traduit l’esprit plus que la lettre du texte. J’ai vu La Douleur au cinéma au mois de janvier et ça a été un énorme coup de coeur. J’ai ensuite lu la nouvelle dont le film s’inspire et j’ai été nettement moins emballée.

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La Douleur, c’est le carnet de guerre qu’a tenu Marguerite Duras après l’arrestation de son mari en juin 1944. Mais la littérature est passée par là et difficile de démêler le vrai du faux dans les histoires du recueil. Le film s’est inspiré des deux premières, La Douleur et Monsieur X, dit ici Pierre Rabier. La Douleur raconte la souffrance qui accompagne l’attente interminable du retour des prisonniers. La deuxième nouvelle se concentre sur la relation trouble qu’entretient Marguerite avec Pierre Rabier, un inspecteur collabo qui traque le réseau de résistance auquel appartenait son mari, dans le but d’obtenir des informations sur les conditions de détention des prisonniers. Autant la première nouvelle est plutôt répétitive, autant la deuxième est fascinante en s’attardant sur cette relation dangereuse qui se noue entre l’intellectuelle résistante et le fonctionnaire médiocre qui rêve d’ouvrir une librairie d’art. On ne sait pas vraiment qui se sert le plus de l’autre et c’est cette ambiguïté qui donne tout son sel à l’histoire. L’écriture sèche et elliptique, très économe, rend la compassion avec la narratrice difficile d’autant que Marguerite se complaît dans la douleur plus qu’elle ne la ressent réellement. Mais la simplicité des phrases nominales se fait aussi très poétique comme lorsque Duras imagine le corps de son mari mort sur une route en Allemagne : « Sur lui la pluie, le soleil, la poussière des armées victorieuses. Ses mains sont ouvertes. Chacune de ses mains plus chère que ma vie. Connues de moi. Connues de cette façon-là que de moi ». Cette écriture nécessite une lecture heurtée, pesant chaque mot, attentive aux sonorités. « Berlin flambe. Elle sera brûlée jusqu’à la racine. Entre ses ruines, le sang allemand coulera. Quelquefois on croit sentir l’odeur de ce sang. Le voir ». Le rythme inégal et les allitérations de consonnes liquides contrastent avec la brutalité de l’image évoquée. Cette écriture abrupte convient bien à l’urgence de la situation : Marguerite Duras et son mari appartiennent à un réseau d’intellectuels en résistance piloté par Morland (le pseudonyme de François Mitterrand pendant les années de guerre) et l’inquiétude ronge les personnages. Chaque jour pourrait être le dernier. Le danger est aussi une adrénaline et c’est ce goût du risque qui conduit Marguerite à entretenir une relation ambiguë avec Pierre Rabier : « Chaque fois que je dois voir Rabier, cela continuera jusqu’au bout, je fais comme si c’était pour être tuée. Je fais comme s’il n’ignorait rien de mon activité. C’est chaque fois, chaque jour ». 

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Le film propose une interprétation très personnelle de l’oeuvre de Duras. Il inverse l’ordre chronologique des deux nouvelles, choix judicieux qui permet d’introduire une forme de suspense dans un film plutôt lent. Le rythme et le phrasé très singulier de Duras sont rendus par la lecture en voix-off de certains passages. De même que le livre est très économe, le film n’est pas bavard. Les personnages pèsent les mots qu’ils prononcent et les silences en disent parfois davantage encore. Le réalisateur préfère toujours passer par l’image plutôt que le son pour traduire un sentiment. Le film est, de ce fait, extrêmement sensoriel et dessine le paysage mental de Marguerite. On est face à une synesthésie permanente des couleurs, des sons et presque des odeurs. Paris est un personnage à part entière. Les immeubles haussamanniens, la Seine brillante et la gare d’Orsay que traversent les prisonniers de retour sont filmés avec précision et poésie. On ressent de manière très charnelle l’attente et la souffrance des personnages d’autant que Mélanie Thierry est très magnétique dans le rôle de Marguerite Duras. Elle n’est quasiment jamais maquillée et sa sueur suffit à restituer la chaleur accablante de cet été 1944. Ses regards, filmés en gros plan, sont souvent bouleversants. La caméra la filme avec des focales longues, transformant les silhouettes des passants en fantômes qui évoquent l’absence des disparus. Une scène en particulier m’est restée en tête : Marguerite traverse Paris la nuit de la Libération et passe, dans un prodigieux traveling, à travers des bals muets tel un spectre. L’image est particulièrement travaillée : elle se trouble, se déforme comme pour mieux épouser les contours de la solitude des personnages. Le reste du casting est très impressionnant également. Benjamin Biolay, que je n’attendais pas vraiment dans ce film, fait preuve d’un charisme épatant dans le rôle de Dionys, l’amant de Duras tour à tour brutal et protecteur. Le personnage de Benoît Magimel est, lui, à la fois cruel, médiocre et paradoxalement plutôt sympathique. Les scènes qu’il partage avec Mélanie Thierry sont, à mon sens, les plus réussies du film tant la tension est palpable entre eux. Le dernier repas qu’ils prennent dans un bistrot parisien résume presque tout le film : c’est presque la fin de la guerre. Le temps est comme dilaté, les couleurs se parent d’un filtre déjà nostalgique, la musique se confond avec les sirènes dans une confusion totale qui reflète ce « désordre phénoménal de la pensée et du sentiment » dont parlait Duras dans ses carnets. 

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Pour résumer, si le livre présente un intérêt certain, je trouve que le film est bien plus réussi car il réussit à donner son et image à un texte très économe de ses moyens. Le casting, et en particulier Mélanie Thierry, investissent charnellement leurs personnages et la réalisation, à la fois poétique et subtile, fait le reste. A voir. 

Film français réalisé par Emmanuel Finkiel. Avec Mélanie Thierry, Benjamin Biolay et Benoît Magimel. 2h06. Sorti le 24 janvier 2018. 

Crédits photos :
http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=253410.html
http://next.liberation.fr/cinema/2018/01/23/duras-au-plus-fort-de-la-douleur_1624647
http://www.philomag.com/lactu/breves/marguerite-duras-la-douleur-sur-grand-ecran-25585
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Essais

La Communauté, de Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin : enquête sur une ville paradoxale

La Communauté s’ouvre avec cette phrase de Jamel Debbouze : « Trappes, c’est de l’autre côté du monde ». Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin, grandes reporters au Monde ont franchi la barrière du périph’ et sont allées à la rencontre de la ville de tous les fantasmes. Trappes, c’est à la fois la ville qui a engendré les talents que sont devenus Jamel Debbouze, Omar Sy ou Sophia Aram et la ville européenne qui a envoyé le plus de djiadistes en Syrie. C’est cette dichotomie que les deux journalistes ont voulu raconter.

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La Communauté, c’est d’abord un format journalistique qui m’a énormément plu : celui du reportage en série. On rencontre de véritables personnages qui se meuvent dans des décors dignes du cinéma. D’ailleurs, les auteures le rappellent souvent, la banlieue a souvent fait l’objet de films, des Valseuses de Bertrand Blier à L’Esquive de Kechiche en passant par La Haine ou plus récemment Le Brio d’Yvan Attal. Les tours d’immeubles, les corridors sombres et les squares nocturnes reflètent souvent la solitude, l’exclusion et la violence mais aussi une solidarité et un esprit propre aux « quartiers ». Tout au long de l’enquête, Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin rencontrent des personnages très romanesques, depuis la famille Debbouze jusqu’à la principale du collège  ghetto de la Plaine-de-Neauphle en passant par le maire communiste Bernard Hugo, figure clé de la cité des années 1970. Cet ensemble de portraits fait de la Communauté une enquête très incarnée, ce qui rend plus accessible l’histoire politique et sociale de la ville. Faire du journalisme en séries, c’est aussi se focaliser sur des « épisodes » à la manière d’une série télé. Chaque chapitre est construit sur une histoire singulière. Les codes narratifs de la fiction imprègnent l’enquête et le livre commence, tel une tragédie, par l’accident qui coûte son bras à un jeune garçon, dont on comprend plus tard qu’il s’agit de Jamel Debbouze. Le décor est posé tout de suite. La ville se révèle dangereuse et inattendue. Les deux journalistes esquissent un portrait tout en nuances d’une ville complexe. 

Au début du XXe siècle, Trappes n’est encore qu’un village au milieu des champs qui vit de la culture des céréales. C’est l’arrivée du chemin du fer qui fait basculer la ville dans la modernité. Dans les années 1970, Trappes fait face à une vague d’immigration sans précédent. Les grandes barres de HLM sont construites à ce moment-là et apparaissent alors comme le summum du confort. La Communauté revient sur ces années de banlieue « heureuse », cette forme d’insousciance à peine nuancée par la pauvreté. Bâtir une «communauté», c’était le rêve du maire communiste Bernard Hugo, omniprésent jusqu’à la fin des années 1990. La ville est construite en squares et petits quartiers dans le but de favoriser les relations sociales. Plus tard, ce sont des quartiers entiers qui partiront ensembles pour faire le djihad comme l’écrivent Ariane Chemin et Raphaëlle Bacqué. Ces dernières font le portrait d’une ville qui apparaît comme un laboratoire des idées politiques et sociales du XXe siècle. Les innovations architecturales ont toujours été d’abord testées en banlieue, sans forcément demander leur avis aux habitants. Aujourd’hui, les grands ensembles sont peu à peu détruits et laissent la place à des quartiers pavillonnaires. L’enquête revient assez longuement sur les conséquences de la politique urbaine tant il est vrai que les hommes sont souvent conditionnés par le lieu qu’ils habitent. Enjeu politique, Trappes est aussi le microcosme qui concentre les travers de notre société.

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La Communauté est une enquête de journalistes mais le portrait dressé utilise aussi les méthodes sociologiques. Une large part de l’ouvrage est consacrée au rôle émancipateur de l’école et aux inégalités profondes qui se creusent dans cette dernière. Là encore, l’évolution semble plutôt négative. Trappes est une ville qui a connu de brillantes histoires de réussites. Jamel Debbouze, Omar Sy ou encore Sophia Aram « s’en sortent » grâce à un prof de théâtre qui les initie à l’impro et leur fait découvrir la scène. Mais l’envers du décor est plus sombre. Les témoignages de professeurs sont accablants. Depuis l’ouverture d’un autre établissement à Saint-Quentin, le collège de la Plaine-de-Neauphle a vu partir les quelques élèves favorisés qu’il accueillait auparavant. Le collège s’est ghettoïsé, renfermant la misère et les souffrances. Les chapitres consacrés à l’école sont ceux qui m’ont le plus intéressée et le thème de l’intégration est traité de manière très subtile ici à travers l’histoire des différentes générations d’immigrés. La place des femmes constitue aussi un angle très intéressant. Sur ce sujet sensible, Ariane Chemin et Raphaëlle Bacqué laissent la parole aux principales concernées. L’enquête aborde aussi en profondeur l’aspect religieux de la ville. Même si le sujet apparaît presque tabou pour les édiles locaux, Trappes est la ville européenne ayant envoyé le plus de soldats au djihad, 67 dénombrent les deux auteures. Le lent basculement vers l’islamisme et le retour du religieux, avec l’arrivée des prédicateurs dans les années 1990, sont analysés avec finesse et sans polémique. La religion semble avoir remplacé l’héroïne des années 1980 et  l’enquête suggère qu’elle fournit une nouvelle identité à des jeunes qui sont marginalisés et en manque de repères.

C’est cette évolution complexe que décrivent les deux reporters dans une enquête malgré tout non dépourvue d’espoir, portrait passionnant d’une cité qui évoque tout un pan de l’histoire sociale et politique de la France. 

Crédits photos :
https://www.decitre.fr/livres/la-communaute-9782226319104.html
http://www.lejdd.fr/Medias/Television/Actualite/Omar-Sy-Jamel-Debbouze-et-Nicolas-Anelka-les-trois-de-Trappes-484269
Pour aller plus loin :
http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2018/01/03/la-communaute-plongee-dans-la-ville-de-trappes-de-djamel-debbouze-au-fondamentalisme-musulman_5237251_3232.html?xtmc=trappes&xtcr=5
Cinéma, séries·Actualité culturelle

Pentagon Papers, plaidoyer pour une presse libre

Pentagon Papers est un film calibré pour la saison des récompenses. Tout y est : un casting charismatique, un réalisateur prestigieux, un sujet politique, une véritable ode au cinéma américain et à la démocratie. Et je dois dire que ça fonctionne plutôt bien.

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« Pentagon Papers », c’est d’abord un scandale politique qui ne précède que de quelques années le Watergate. Ces papers, c’est un rapport de plus de 47 volumes portant sur les relations entre les Etats-Unis et le Viêtnam entre 1945 et 1967, et rédigé à la demande de Robert McNamara, alors secrétaire à la Défense. Explosif, ce document révèle que les Etats-Unis ont délibérément étendu et intensifié le conflit au Viêtnam, profitant d’une opinion publique peu au courant des grandes manoeuvres diplomatiques. Daniel Ellsberg, peut-être le premier lanceur d’alerte de l’histoire, ancien marine de l’armée américaine, subtilise et photocopie les 7 000 pages du rapport avant de les remettre clandestinement au New York Times puis au Washington Post. C’est le Times qui sort l’affaire en premier avant d’être interdit de publication par un juge fédéral. Le Post prendra la suite en publiant de nouvelles révélations malgré l’interdiction judiciaire. Le film, lui, est centré sur la décision de Katharine Graham,  alors première femme directrice du Washington Post : Faut-il publier malgré les risques politiques et financiers ? 

De fait, Pentagon Papers est un portrait de femme. En ces temps de révolte féministe, le film est porté par un personnage fort et subtil incarné à l’écran par la talentueuse Meryl Streep. Unique femme dans un monde d’hommes, Katharine Graham ne doit qu’au hasard qui l’a fait devenir veuve inopinément, de devenir la directrice du Washington Post. Peu sûre d’elle, plus habituée aux soirées mondaines qu’aux conférences de rédaction, Kay Graham semble avoir intériorisé son incompétence et rechigne à prendre la parole en public lors des conseils d’administration, conseils où, de toute manière, personne n’accorde de crédit à son avis. Pourtant, c’est elle, et elle seule, qui décide de publier malgré les risques de prison et de faillite. Le film illustre particulièrement le thème du plafond de verre : de nombreuses scènes montrent Katharine gravir un escalier et pousser des portes interdites aux autres femmes qui se contentent d’attendre leurs maris plus bas. 

Mais au-delà d’un « simple » portrait féminin, Pentagon Papers est une véritable ode au journalisme. Steven Spielberg fait du journal, dans toute sa chaîne de production, à la fois le décor et le personnage central d’un film qui s’inscrit dans la lignée de tous ceux ayant érigé le journaliste au rang de héros tel Les Hommes du président (1976). La rédaction du journal, particulièrement photogénique, donne lieu à des travellings fiévreux lorsqu’on suit l’un de ses membres courir à travers les bureaux afin de remettre le fameux rapport à son supérieur. Le bruit des machines à écrire imprime un rythme trépidant. Les personnages passent leur temps à courir, ils parlent sans cesse et ont même tendance à crier. De fait, c’est le sentiment d’urgence qui domine. Le film joue sur la tension entre cette frénésie et l’attente lorsque les machines mêmes sont suspendues à la décision de la patronne. Spielberg se plaît aussi à montrer toutes les étapes de la fabrication d’un journal ainsi que la hiérarchie inhérente à une rédaction, depuis le jeune stagiaire timide jusqu’au conseil d’administration, en passant par les rédacteurs, les correcteurs, les ouvriers imprimant le journal, les fournisseurs et enfin les vendeurs qui le livrent au petit matin à l’Amérique qui s’éveille. 

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Enfin, en ces temps troublés par les attaques répétées contre la presse et autres fake news, Pentagon Papers est un véritable plaidoyer pour une presse indépendante et audacieuse, face à un pouvoir dangereux. Le président Nixon est filmé, mais toujours de dos, et à travers une fenêtre de la Maison Blanche, ce qu’on peut voir comme une manière habile de filmer le pouvoir plus qu’un homme. Le film se veut la défense d’un journalisme indépendant et courageux. Pour devenir la vraie directrice du journal, Kay Graham renonce à ses amitiés politiques car c’est le prix de son indépendance. Et lorsqu’un jeune stagiaire demande à Ben Bradlee, incarné par le génial Tom Hanks, si ce qu’ils vont faire est « légal », le rédacteur en chef a cette réponse jubilatoire : « Légal ? Mais quel genre de métier crois-tu qu’on fait ? » et, plus tard, il affirmera que « la presse est au service des gouvernés, pas des gouvernants », ce qui résonne particulièrement aujourd’hui. Aller au bout de l’investigation, malgré les risques, et dans l’intérêt général, voilà le message profond que porte le film. Je regrette juste qu’on se concentre un peu trop sur la vie privée des personnages et pas assez sur le contenu du scandale politique en lui-même. Le personnage du lanceur d’alerte, incarné par Matthiew Rhys, méritait, à mon sens, un développement plus important, d’autant que certaines scènes un peu verbeuses auraient pu être abrégées sans altérer le développement de l’intrigue mais, dans l’ensemble, Pentagon Papers est un film plutôt réussi servi par un casting et une réalisation aux petits oignons. 

Thriller américain réalisé par Steven Spielberg. Avec Meryl Streep et Tom Hanks. 1h57. 24 janvier 2018. 
Crédits photos :
http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=254356.html
https://www.washingtonpost.com/opinions/an-important-question-for-journalists-could-we-be-wrong/2017/12/26/167ce310-ea5f-11e7-b698-91d4e35920a3_story.html?utm_term=.400e9105315e
Actualité culturelle·Expos et musées

Le Mexique et la France : influences croisées

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Aujourd’hui, je reviens vous parler surréalisme et peinture avec l’exposition « Los Modernos » du Musée des Beaux-Arts de Lyon. Cette exposition créée au Museo Nacional de Arte de Mexico a obtenu là-bas un grand succès, attirant plus de 200 000 visiteurs. Reprise à Lyon et enrichie d’oeuvres prêtées par d’autres institutions (le centre Pompidou et le Quai Branly pour ne citer qu’eux), elle est un exemple de ce que les échanges culturels internationaux peuvent créer de meilleur. Cette exposition met en regard des artistes qui se sont connus, fréquentés et inspirés les uns des autres. On découvre que le Mexique a fasciné l’avant-garde artistique de la vieille Europe. A travers un parcours de plus de 300 oeuvres picturales ou photographiques, se dessine devant nous une histoire des influences et correspondances artistiques de l’art de la première moitié du XXe siècle. Côté européen, Fernand Léger mais aussi Matisse et Picasso font face à Diego Rivera, Frida Kahlo ou encore Jose Clemente Orozco, trois peintres mexicains emblématiques.

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L’exposition se compose de trois moments. Le premier est centré sur la figure de Diego Rivera, l’un des peintres mexicains les plus célèbres grâce à ses ambitieuses peintures murales. Comme de nombreux artistes en ce début du XXe, Diego Rivera obtient une bourse d’études qui lui permet d’achever sa formation culturelle en Europe. Il séjourne quelques semaines à Paris en 1909 et côtoie  là-bas plusieurs artistes de l’avant-garde parisienne tels que Picasso ou encore Matisse. Rivera, d’abord très inspiré par l’impressionnisme, se laisse séduire par le cubisme. En témoigne L’Architecte Jesús T. Acevedo (1915-1916), peinture murale impressionnante par sa taille et la richesse de son sujet.  

Mais l’intérêt est réciproque. Un deuxième moment de l’exposition illustre la fascination exercée par la scène mexicaine sur les artistes, critiques, écrivains, poètes français liés au surréalisme. Certains font le voyage de l’autre côté de l’Atlantique et découvrent une culture qui les fascine d’autant que le Mexique connaît alors des bouleversements politiques majeurs. C’est au Mexique qu’André Breton rédigea, en 1938, aux côtés de Diego Rivera, le manifeste Pour un art révolutionnaire indépendant qui affirme la puissance politique de l’art : « L’artiste ne peut servir la lutte émancipatrice que s’il est pénétré subjectivement de son contenu social et individuel, que s’il en a fait passer le sens et le drame dans ses nerfs et que s’il cherche librement à donner une incarnation artistique à son monde intérieur ». Les artistes mexicains se détachent peu à peu de l’influence occidentale et développent un art national aux visées plus directement politiques. Ainsi, le célèbre autoportrait de Frida Kahlo (qui n’était malheureusement plus visible lorsque j’ai visité l’expo) rend hommage au Mexique traditionnel face à une industrialisation croissante des Etats-Unis et d’un monde occidental que l’artiste rejette.  mba.jpg

Plus original, l’exposition présente une riche collection de photographies mais aussi de gravures et d’estampes, à la fois mexicaines et françaises, qui illustrent le patrimoine culturel du Mexique ainsi que ses traditions. Le français Henri Cartier-Bresson mais aussi les mexicains Manuel Alvarez-Bravo et Graciela Iturbide nous offrent une prise directe sur un Mexique à l’identité culturelle très forte. 

C’est donc à ce dialogue constant entre la France et le Mexique et à la découverte d’un véritable foisonnement culturel de l’art moderne que nous invite cette exposition d’une grande richesse. 

« Los Modernos, dialogues France/Mexique », Musée des beaux-arts de Lyon. Visible jusqu’au 5 mars.
Pour aller plus loin : 
http://www.lemonde.fr/arts/article/2018/02/12/exposition-entre-le-mexique-et-l-europe-des-echanges-vifs_5255383_1655012.html#CAFQh86R7Tx07MrS.99
http://www.mba-lyon.fr/mba/sections/fr/mobile/expositions-lyon/los-modernos-lyon/
(Crédits photos : les deux premières sont tirées du site du MBA, la troisième est une photo personnelle)
Actualité culturelle·Cinéma, séries

L’Insulte, Ziad Doueiri (2018)

Mardi 30 janvier avait lieu, au Coemedia, l’avant-première lyonnaise de L’Insulte, film réalisé par Ziad Doueiri, produit par Julie Gayet et en présence de cette dernière. Capture d_écran 2018-02-06 à 16.41.31

L’insulte, c’est le point de départ d’un engrenage, d’abord privé, ensuite politique qui prend comme décor le Beyrouth d’aujourd’hui. Entre Toni, nationaliste chrétien libanais, et Yasser, réfugié palestinien, le ton monte à propos d’un tuyau devant être mis aux normes. Les deux hommes ne s’écoutent pas. Yasser insulte Toni qui réagit vivement. « Ariel Sharon aurait dû tous vous exterminer » lâche-t-il au plombier. Cette allusion aux massacres perpétrés dans les camps palestiniens de Sabra et Shatila en 1982 passe mal. Les excuses sont impossibles, la fierté s’en mêle et l’enjeu devient bientôt national. C’est au tribunal que Toni et Yasser poursuivent leur conflit mais ce dernier n’a plus rien de privé. Le pays entier s’embrase, la faute à l’immédiateté des réseaux sociaux et à la misère qui ronge la ville, filmée par des plans aériens superbes.

Ce film est passionnant car il aborde de manière franche, presque crue, la question de la résilience et de la réconciliation politique. Près de trente ans après la fin de la guerre civile qui a déchiré le Liban, les tabous sont nombreux en raison des lois d’amnistie qui ont empêché toute enquête sérieuse sur le sujet. Chaque camp se renvoie massacres et injures. Le film évite habilement de prendre parti, les victimes devenant bourreaux et inversement. L’Histoire n’est jamais manichéenne et les hommes qui la provoquent pas davantage. Lors de la discussion qui a suivi le film, une psychiatre s’est interrogée sur la possibilité d’une guérison « lorsque c’est tout un peuple qui a  souffert et qui a besoin d’une thérapie ». De fait, le film explore la possibilité et l’impossibilité de cette réconciliation. Paradoxalement, la relation qui se noue entre les deux hommes n’a rien d’un conflit personnel entre deux ennemis. On peut même dire que cette relation est empreinte d’une grande humanité. Yasser n’est pas l’ennemi de Toni, il n’est que le symbole de la cause palestinienne que ce dernier excècre à cause du massacre de Damour, cette petite localité chrétienne au sud de Beyrouth dont une partie des habitants a été exécutée en janvier 1976 par des milices palestiniennes. On comprend que les hommes ne sont que des symboles, presque des symptômes d’un problème beaucoup plus large. L’infiniment grand a toujours des causes humaines, et inversement, l’humain se trouve dépassé par des mécanismes sociaux implacables.

« Les guerres commencent toujours par des mots », c’est là l’autre réflexion stimulante que propose le film. La parole ne joue pas toujours le beau rôle. Le titre en est la preuve : tout part d’un simple mot. Mais alors que la parole devrait être le moyen de dépasser la violence, le procès ne fait qu’envenimer les choses. Deux avocats se saisissent de l’affaire, apportant leurs propres affects. Le film devient d’un réalisme cynisme sur la question judiciaire. Pour le vieux loup qui défend Toni, tous les coups sont bons pour affaiblir l’adversaire. De même, la jeune avocate qui défend Yasser , pourtant plus humaine, n’hésite pas à dévoiler l’intimité de la jeune femme de Toni pour faire emporter sa cause. Les deux avocats ne défendent plus tant des individus que des causes, la leur et celle d’un camp politique. La réalisation se fait inventive durant cette phase de procès, la caméra se mettant à la place des accusés autour desquels tournent les avocats, tour à tour défenseurs et procureurs. Toni et Yasser deviennent les spectateurs d’un procès qui, déjà, ne les concerne plus. Les manifestations se succèdent, les mots deviennent des slogans politiques.

Si le film explore les conséquences politiques du procès, il nous plonge également dans l’intimité des familles qui en sont à la fois les victimes et les instigatrices. La place des femmes est particulièrement intéressante. C’est par les femmes que la situation se noue ou se dénoue. C’est une femme qui est juge, ce qui n’a rien d’anodin dans le contexte du film. La jeune femme, enceinte au début du film, de Toni joue un rôle important dans la tournée dramatique de l’affaire, l’actrice, Rita Hayek, est assez formidable d’ailleurs. Enfin, l’avocate qui défend Yasser défend autant son client que sa propre légitimité à exercer sa profession dans un entourage exclusivement masculin. C’est donc un tableau historique mais aussi sociologique et psychologique que dépeint ce film, parfois à l’aide d’une musique un peu trop mélodramatique, le tout dans un Liban déchiré par le conflit mémoriel. La sortie du film là-bas a d’ailleurs connu quelques péripéties, Ziad Doueiri ayant été arrêté à l’aéroport de Beyrouth avant d’être finalement relâché quelques heures plus tard. Quand il a appris la nomination de son film à l’Oscar du meilleur film étranger, Ziad Doueiri a d’ailleurs confié éprouver « un sentiment de vengeance ». L’Académie des Oscars, connue pour son goût des films politiques, primera-t-elle L’Insulte ? Pour le savoir, rendez-vous le 4 mars prochain à Los Angeles.

Actualité culturelle·Expos et musées

Expos parisiennes du moment

Dernièrement, j’ai passé quelques jours à Paris sans autre obligation que profiter de l’intense vie culturelle de la capitale. Entre quelques prises de vue de la Seine en crue, j’ai découvert plusieurs expos dont voici un bref compte-rendu ! P1000780

J’ai visité le musée Delacroix pour la première fois. Le bâtiment, très beau, est situé dans un endroit méconnu, pourtant charmant : la place de Furstenberg. Cet espace constituait fin XVIIe l’avant-cour du palais abbatial que l’on peut encore voir aujourd’hui. C’est autant l’exposition que l’atelier du peintre que l’on visite. Le jardin intérieur, récemment rénové, constitue un petit havre de paix en plein coeur de l’agitation urbaine.  Delacroix disait de cet endroit : « Mon logement est décidément charmant […] Réveillé le lendemain en voyant le soleil le plus gracieux sur les maisons qui sont en face de ma fenêtre. La vue de mon petit jardin et l’aspect riant de mon atelier me causent toujours un sentiment de plaisir ». L’exposition est consacrée aux « Imaginaires et représentations de l’Orient » et réunit des oeuvres de divers artistes et pas seulement Delacroix. Ces artistes, principalement romantiques, sont nourris d’un imaginaire commun puisé dans les poésies de Byron, les Mille et une Nuits et la musique de Mozart. Certains thèmes sont récurrents : le corps de la femme orientale, forcément lascive car débarrassée de son corset, les scènes de guerre, la domination occidentale. Les couleurs, les textures renvoient à cet exotisme fantasmé de l’Orient tel que l’imaginent les artistes du XIXe siècle. Les commentaires de Lilian Thuram, co-commissaire de l’expo pour sa fondation contre le racisme, accompagnent les oeuvres, et apportent un regard différent, moins académique, mais très intéressant.

P10007702017 célébrait aussi le centenaire de la naissance d’Irving Penn, l’un des photographes les plus influents du XXe siècle. J’ai profité de la nocturne du Grand Palais (le mercredi soir) pour découvrir cet artiste que je connaissais mal. L’exposition est intéressante quoique brève. Irving Penn s’est illustré dans la photo de mode qu’il élève à un genre à part entière. Noir et blanc, décor sobre et étriqué, le tout est extrêmement stylisé. Audrey Hepburn, Dali, Saint-Laurent, toutes les grandes stars de l’époque ont posé pour le célèbre photographe dont le style inspire encore les magazines tels que Vogue ou Vanity Fair. Mais Irving Penn a également photographé toute une série de « Petits métiers » tels que les garçons de café, les commerçants ou encore les ouvriers. Célébrités ou petites gens, Irving Penn s’attache particulièrement à la psychologie du modèle. L’expo est plutôt réussie mais j’ai été déçue par les conditions de visite. L’organisation de la nocturne, les différentes files notamment, était particulièrement brouillonne. De plus, j’espérais voir la célèbre coupole du Grand Palais mais elle n’est accessible que lors de certains événements, ce que je trouve finalement un peu dommage puisque le potentiel des lieux n’est pas pleinement exploité. Enfin, je trouve le tarif relativement élevé (8 euros pour les étudiants) et pas tellement justifié.

orsay degasJe suis également retournée, pour la troisième ou quatrième fois, au musée d’Orsay. J’adore ce musée dont la collection impressionniste est splendide. Cette fois, l’expo temporaire était consacrée à Degas. Très riche, elle est construite autour de l’amitié profonde qui unissait Degas à Paul Valéry. Ce dernier évoque dans ses carnets ou ses poèmes les oeuvres de son ami et propose une réflexion plus large sur la création artistique. Les propos de Valéry accompagnent le parcours de l’exposition à travers une double présentation, celle de Degas l’artiste, et celle de l’homme dans son intimité. A travers ce dialogue entre les arts, c’est aussi une plongée dans la vie artistique du XIXe siècle à laquelle on nous invite. Degas fréquente tout un cercle d’écrivains et d’artistes comme Mallarmé ou encore Berthe Morisot. On découvre que le peintre lui-même écrivait plutôt bien tandis que Valéry parsème ses carnets de dessins. Bien sûr, la danse occupe une place prépondérante dans l’oeuvre de Degas : l’expo présente ses célèbres sculptures de danseuses car, au fond, c’est bien le corps et le mouvement qui sont l’affaire de cette fin XIXe comme l’affaire de Degas. Les sculptures de chevaux figés dans des allures diverses font écho aux premiers pas du cinéma. 

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Gardons le meilleur pour la fin, j’ai découvert la fondation Louis Vuitton, située en plein coeur du bois de Boulogne, et ouverte il y a seulement quatre ans. Le lieu en lui-même est splendide : l’architecture très audacieuse est servie par les lieux boisés, les perspectives sur le quartier de la Défense et les jeux de lumière. Monter sur les terrasses du musée fait d’ailleurs partie intégrante de la visite. La Fondation Louis Vuitton s’est associée au Museum of Modern Art de New York pour permettre au public français de découvrir plus de 200 oeuvres majeures de l’art moderne et contemporain. L’exposition est construite de manière chronologique et les artistes présentés sont nombreux : Klimt, Picasso, Césanne mais aussi Marcel Duchamp, Walker Evans et Andy Warhol. Le musée est résolument interdisciplinaire : on admire autant des peintures que des photos, des sculptures, des « installations » (pour la partie la plus contemporaine de l’expo) mais aussi des courts-métrages, notamment une oeuvre de Walt Disney projetée dans l’une des salles, et des oeuvres sonores (ingénieuse chorale enregistrée voix par voix dans l’une des salles en hauteur). Une très belle découverte et résolument la plus belle expo parisienne à voir en ce moment d’autant qu’elle se finit début mars !

(Crédits photos : photos personnelles)
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Le Cercle de craie, Opéra de Lyon (nouvelle production)

opéra lyon photo.jpgRajeunir le public est l’obsession éternelle des maisons d’opéra. Ce dernier souffre d’une réputation élitiste et poussiéreuse auprès des plus jeunes, à tort selon moi. Ce qui valait peut-être il y a trente ans est révolu. L’opéra est souvent le lieu de mises en scène inventives,  qu’elles soient controversées (voir la récente polémique sur Carmen à Florence), ratées ou parfois géniales. Le monde lyrique est un paradoxe vivant : certaines conventions ont la vie dure (les saluts des artistes obéissent toujours à un ordre minutieux, les applaudissements font l’objet de règles précises…) et c’est aussi le lieu où les conventions sont balayées avec audace : transpositions contemporaines, créations, modifications de livrets, voire de partitions. Un lieu qui attise les passions. Je n’ai jamais vu vivats plus ardents ou huées plus violentes qu’à l’issue de certaines représentations lyriques. C’est d’ailleurs amusant d’observer les spectateurs huppés et bien habillés du parterre exprimer bruyamment leur satisfaction ou leur rage. 

J’ai découvert véritablement le monde lyrique il y a environ trois ans et j’ai toujours beaucoup de plaisir à assister à des représentations. La plupart des maisons d’opéra proposent des tarifs avantageux pour les jeunes. J’ai donc profité de l’opération « Tous au balcon » pour découvrir l’opéra de Lyon à l’occasion de la création, en France, de l’opéra méconnu d’Alexander von Zemlinsky, Le Cercle de craie. Quelques mots sur le lieu en lui-même. Habituée au Théâtre du Capitole (Toulouse), l’opéra de Lyon m’a surprise par son avant-gardisme. Si le grand foyer ruisselle d’or et de lumières, la salle et l’intérieur de l’opéra sont d’une modernité presque froide et c’est par des escalators qu’on rejoint sa loge. J’ai profité de l’entracte pour découvrir les lieux et prendre quelques photos. J’ai été d’ailleurs rassurée : la tradition de la coupe de champagne à l’entracte est, elle, parfaitement respectée ! foyer opéra lyon

C’était également la première fois que j’assistais à une oeuvre « moderne » et à une création. En effet, Le Cercle de craie, composé en 1933 par Alexander von Zemlinsky, n’a été que très peu joué et c’était une première en France. Il faut dire que l’arrivée au pouvoir des nazis la même année a quelque peu compliqué la représentation d’une oeuvre critiquant férocement la corruption et l’injustice. Le livret s’inspire d’un conte traditionnel chinois datant du XIIIe siècle, il est pourtant d’une surprenante modernité. La jeune Haïtang est vendue par sa mère au propriétaire d’une maison de thé, pour divertir les clients et, probablement, se prostituer. Elle est rachetée par le notable Monsieur Ma qui en fait sa deuxième épouse. La première épouse de ce dernier, animée par une jalousie féroce, assassine son mari et accuse la jeune Haïtang, non seulement du meurtre, mais aussi de ne pas être la véritable mère de l’enfant que la jeune femme a pourtant eu avec Monsieur Ma. Influences bibliques et relents shakespeariens, la fin de l’histoire évoque d’ailleurs très directement le jugement de Salomon. Seule au monde, la jeune Haïtang est aux prises avec l’injustice lors d’un procès surréaliste durant lequel elle doit défendre sa propre identité face à un juge et des témoins corrompus par l’argent de la femme jalouse. L’impuissance et la volonté d’émancipation se reflètent dans les arias déchirantes de la soprano, Ilse Eerens, dont le timbre très pur et la puissance vocale ont servi à merveille la partition. Je l’ai vraiment trouvée formidable dans ce rôle difficile qui exige une grande musicalité tant les mélodies sont originales, portées par une influence post-romantique et orientaliste. Elle occupe le devant de la scène car l’un des thèmes principaux de l’oeuvre, c’est bien la place des femmes dans la société, société dont on ne sait pas si elle est ancestrale ou au contraire très contemporaine. Violentée, vendue, violée, accusée à tort, l’héroïne connaît cependant une fin heureuse grâce à un deus ex machina qui m’a, je l’avoue, un peu fait tiquer, mais qui est acceptable si on reste dans la perspective d’un conte. Une fable désenchantée sur l’injustice, la corruption, le mensonge, les passions humaines, la misère, l’exploitation des êtres humains et le pouvoir. Autant de thèmes très contemporains. D’ailleurs, le metteur en scène assume que « toute ressemblance avec le monde réel est absolument volontaire ». 

fosse orchestre.jpgSi le livret m’a paru un peu invraisemblable, j’ai trouvé la mise en scène particulièrement réussie et intéressante. J’avais vu le Béatrice et Bénédict de Richard Brunel à Toulouse en 2016 et j’avais déjà apprécié les partis pris de mise en scène. Ici, les décors sont très impressionnants, mus par un ingénieux système de rotation au sol (qui n’est pas sans rappeler le thème à la fois musical et narratif de l’oeuvre, le cercle). Les costumes sont très variés, allant des tenues semi-traditionnelles et criardes de la maison de thé du premier acte, aux costumes bourgeois et pastels de la maison Ma. Différents tableaux se succèdent et l’opéra s’achève sur une tempête de neige joliment mise en scène. Le jeu des couleurs et des lumières était subtil et travaillé. De plus, on s’ennuie peu car le metteur en scène a mis en place un certain nombre de scènes secondaires pendant les arias des chanteurs. Une mise en scène qui constitue donc le point fort de la soirée pour moi ! Quant à la musique, elle est très différente des oeuvres lyriques que j’avais pu voir jusqu’à présent. J’ai beaucoup aimé sentir les influences de l’époque jazz et j’ai plutôt apprécié les lignes musicales très influencées par l’orient, notamment à travers un usage original de la tonalité. La partition alterne entre retenue, pudeur, et explosion dramatique, certains passages faisant presque penser à du Strauss. C’était aussi l’occasion d’entendre certains instruments plus rares dans les productions classiques comme le gong qui évoque directement cette Chine à la fois ancestrale et contemporaine qui est décrite dans l’opéra. 

Une oeuvre assez déroutante par certains aspects mais plutôt intéressante et servie par une mise en scène et un casting réussis. Je conseille ! C’est à voir à l’opéra de Lyon jusqu’au 1er février 2018. 

Pour aller plus loin : une interview de Richard Brunel, metteur en scène.
(Crédits : photos personnelles)